Home

News


DerniŹres Nouvelles d'Alsace - article du 23.7.2005
------------------------------------------------------
Région
Tensions autour d'un Canaletto des musées de Strasbourg

Bien d'une famille juive spoliée dans l'Autriche nazifiée de 1938, un
tableau de Canaletto du musée des beaux-arts de Strasbourg est réclamé par
les héritiers de son ancien propriétaire. La municipalité entend les
dédommager financiŹrement. Mais l'argent tarde ą venir.

La pression monte. « Nous attendions d'źtre payés au 31 juillet de cette
année. Or, nous venons d'apprendre que cette somme ne sera pas réglée dans
les délais convenus. Par ailleurs, on ne nous autorise pas ą récupérer le
tableau. Pour nous, il s'agit d'une rupture d'un accord et nous nous
apprźtons ą prendre toutes les mesures juridiques qui s'imposent. » Randol
Schoenberg, avocat ą Los Angeles, spécialiste des affaires de restitution
d'oeuvres d'art spoliées, s'impatiente. Il représente les intérźts des
héritiers de l'industriel juif autrichien Bernhard Altmann. Ce dernier, en
1938, peu aprŹs l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, avait été
dépossédé de sa collection de tableaux. Elle comportait notamment une
lumineuse peinture sur cuivre du peintre vénitien Giovanni Antonio Canal,
plus connu sous le nom de Canaletto (1697-1768). D'un petit format (0,45 x
0,60 cm), représentant une Vue de l'église de la Salute depuis l'entrée du
Grand Canal , elle sera acquise, bien plu!
s tard, et en toute bonne foi, par la Ville de Strasbourg, en 1987, auprŹs
d'un couple de collectionneurs strasbourgeois, Othon Kaufmann et Franćois
Schlageter (DNA du 1er avril 2004). « Nous n'avons jamais contesté le
bien-fondé de la demande de restitution des ayants droit. Nous considérons
simplement qu'il serait dommage que cette oeuvre soit retirée du musée des
beaux-arts de Strasbourg dont la collection de peintures italiennes est
remarquable », indiquait encore, hier, Robert Grossmann, maire-délégué de
Strasbourg, soulignant combien les Canaletto étaient rares dans les
collections publiques franćaises. Dans cette perspective, un accord avec les
héritiers américains de Bernhard Altmann avait été recherché. Et trouvé. Il
s'agissait pour Strasbourg de conserver le tableau, ą charge pour la Ville
d'en assurer un dédommagement financier. Celui-ci était estimé dans un
premier temps ą 3,5 millions d'euros, avant d'źtre ramené, ce printemps, ą
2,5 millions d'euros. Une échéan!
ce de paiement avait été fixée ą la date du 31 juillet 2005.

« Que sont trois mois ? »

 C'est cette échéance-lą, on le sait désormais, qui ne sera pas tenue. « Je
m'occupe personnellement de cette affaire. Il nous faut simplement un délai
supplémentaire, compte tenu de certaines complexités administratives. Je
pense qu'elle aboutira au 31 octobre prochain. Si tel n'était pas le cas, le
tableau serait évidemment restitué », poursuit Robert Grossmann qui espŹre
réunir la somme en conjuguant une enveloppe municipale exceptionnelle (deux
millions d'euros) et une opération de mécénat. Mais le retard fait fulminer
Randol Schoenberg. « Que sont trois mois, au regard de la durée des
procédures de restitution de biens spoliés, autrement plus longues ? »,
observe Fabrice Hergott, directeur des musées de Strasbourg. « L'affaire du
Klimt de Strasbourg avait pris dix ans ! », réagit de son côté Corinne
Hershkovitch, avocate en charge du dossier pour la Ville de Strasbourg, tout
en comprenant l'impatience de son homologue américain.  En attendant,
Fabrice Hergott annonce qu!
'il est prźt ą geler son budget d'acquisition des musées strasbourgeois
(600 000 • par an) durant un temps pour concentrer ses efforts sur le
dédommagement des héritiers Altmann. Dédommagement que ces derniers estiment
peut-źtre trop faible, désormais, au regard du résultat d'une récente vente
aux enchŹres d'un Canaletto, chez Christie's ą Londres : Une Fźte du
« Bucentaure » le jour de l'Ascension sur le Grand Canal y avait atteint la
somme de 17 millions d'euros. Un record pour le peintre vénitien. Qui doit
faire rźver, du côté de Los Angeles...
 

Serge Hartmann
-------------------------------------------------------

Le juste prix ?

 Deux millions et demi d'euros pour un Canaletto lorsqu'une peinture du mźme
peintre, vendue chez Christie's, ą Londres, au début du mois, atteignait les
dix-sept millions : la compensation proposée par la Ville de Strasbourg aux
héritiers de Bernhard Altmann peut paraĒtre sous-dimensionnée. « Sur cette
question, la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliation est
trŹs claire. Elle recommande de prendre en compte la valeur du bien au jour
de sa spoliation, et non celle de la date de restitution. La valeur estimée
serait donc celle d'un Canaletto en 1938. Avec un dédommagement de 2,5
millions d'euros, les héritiers Altmann ne sont pas lésés », remarque
Corinne Hershkovitch, avocate en charge du dossier pour la Ville de
Strasbourg, et spécialiste des affaires de restitution de biens juifs
spoliés.
 

S.H.